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Ce n’est pas un hasard que l’année 2006 ait été considérée comme l’année Senghor et que János Riesz ait choisi cette année pour publier son livre. Cette année ne représente pas seulement le centenaire de la naissance de Senghor. Les différentes manifestations organisées (expositions, Colloques, hommages dans les journaux et revues scientifiques de par le monde) témoignent de l’importance du poète, de l’homme d’Etat et du philosophe des cultures.
Senghor est célébré sur le plan politique comme celui qui a assuré le multipartisme au Sénégal et par ce fait même lutté pour la stabilité politique du pays. Les défenseurs de la francophonie le fête comme l’homme qui s’est battu pour que vive la langue française en Afrique et par ce fait même a entretenu le lien culturel non seulement entre la France et ses anciennes colonies, mais aussi entre l’Afrique et l’Europe. Une autre opinion consacre Senghor pour sa mise en valeur des valeurs culturelles africaines à travers le mouvement de la négritude. Senghor est aussi considéré, par une opinion qui ne lui est pas très favorable, comme agent du néocolonialisme pratiqué par la France et même par l’occident tout entier. Comme produit du colonialisme français, il oeuvrerait à la sauvegarde des intérêts français.
Le livre de János Riesz veut sortir des sentiers battus en présentant toute un autre visage de Senghor : comme catalyseur d’un éveil de conscience et donc d’un nouveau départ en Afrique au 20e siècle. Cette Lecture témoigne aussi d’un parti pris et l’auteur justifie sa position. En quoi un pauvre enseignant de lycée, qui n’a rien de révolutionnaire par rapport à ses contemporains peut-il représenter un éveil de la conscience africaine au 20e siècle? János Riesz justifie sa démarche par certaines données biographiques sur Senghor et particulièrement celles de la période située entre 1910 et 1960 : son origine, son éducation scolaire et universitaire, certaines circonstances favorables, les événements historiques. La trajectoire biographique de Senghor pendant cette période peut être considérée comme point de cristallisation de nombreuses tendances émancipatrices de l’Afrique auxquelles Senghor a su donner une touche poétique particulière.
L’ouvrage divisé en quatorze chapitres structurés chronologiquement – de la création de la colonie Sénégal à la naissance de la francophonie en passant par la création de l’Etat du Sénégal par Senghor comme premier président – est un premier témoignage et également une consécration du genre de la plume d’un romaniste allemand qui a connu Senghor de près. L’auteur d’ailleurs fait à ce sujet une large démonstration par la photo commune à la quatrième de couverture de son ouvrage.
Le premier chapitre intitulé «Sénégal, la plus vielle colonie française d’Afrique et champ d’expérimentation d’un futur Etat démocratique» traite de la dimension coloniale de l’espace où est né Léopold Sédar Senghor le 9 octobre 1906. C’est un espace sur lequel habitent deux types de citoyens. D’un côté les évolués et de l’autre des indigènes ou sujets coloniaux. Ce chapitre insiste sur les biographies des évolués africains et leur rôle d’avant-garde dans la prise de paroles des Africains dans l’espace public colonial. Le parcours du député Blaise Diagne, figure d’identification pour Senghor mérite d’être mentionné.
Le second chapitre porte sur les agitations politiques au Sénégal colonial et l’éveil de conscience qui s’en est suivi. Les sénégalais noirs revendiquent l’égalité de droit et de traitement entre les travailleurs noirs et français de souche. Les écrivains publics sénégalais jouent un rôle de premier plan dans ces mouvements d’émancipation de la population dite indigène.
Le troisième et le quatrième Chapitre traitent de la Première Guerre Mondiale et de ses conséquences pour l’Afrique de l’Ouest et la France impériale. Cette guerre aura été une occasion en or pour les habitants des quatre communes sénégalaises, à savoir Saint-Louis, Rufisque, Dakar et Gorée, leur permettant de revendiquer le droit au service militaire qui constituait jusqu’à présent la chasse gardée des français présents dans la colonie. Blaise Diagne joua un rôle politique déterminant dans cette lutte des Sénégalais de souche pour le respect de leurs droits comme citoyens français à part entière. Le 19 octobre 1915, la France publia, sous contrainte, une loi qui donnait aux Sénégalais des quatre communes la citoyenneté française, ceci au grand désarroi de l’administration coloniale au Sénégal. La France avait besoin des soldats pour la guerre et c’est dans cette optique que la «force noire» composée de 56.000 hommes embarque en avril 1918 pour la défense de la mère patrie française.
La France d’après la Première Guerre mondiale est une France au sommet de sa fierté impériale. Elle ne cesse de narguer son voisin immédiat, l’Allemagne, en ventant les prouesses de ses tirailleurs. Jusqu’à l’organisation des grandes expositions coloniales de 1931 au parc de Vincennes, expositions qui donnent à la France l’occasion de fêter à nouveau sa grandeur impériale, la France ne se rend pas compte des fissures qui se créent à l’intérieur de son édifice colonial. Les 200000 tirailleurs sénégalais ayant pris part active à la guerre vont se rendre davantage compte de la supercherie du discours français sur l’égalité entre les citoyens. La France ne respecte pas ses engagements vis-à-vis des soldats africains. Elle continue à les considérer comme des citoyens de seconde classe. Autant la France défend à l’extérieur ses soldats noirs contre les attaques xénophobes des Allemands, autant cette France fait du racisme antinoir le credo de sa doctrine coloniale. Ceux des tirailleurs sénégalais qui restent en France, même illégalement, participent avec d’autres noirs de la diaspora à la lutte pour la reconnaissance de la place des noirs dans la France impériale. La négritude qui germe déjà avec la publication du Roman «Batouala» (1921) du Guyanais Réné Maran n’est plus à étouffer Senghor.
Le cinquième, le sixième, le septième et le huitième chapitre se concentrent sur la vie de Senghor, ses études scolaires chez les missionnaires au Sénégal, ses études universitaires en France, ses contacts multiples, ainsi que la co-fondation du mouvement de la négritude dans les années 30. János Riesz constate à la lumière de la vie scolaire de Senghor que l’école coloniale n’avait aucunement pour objectif d’émanciper le colonisé, mais elle cherchait plutôt à le dépersonnaliser en lui inculquant le complexe d’infériorité (p.115). Senghor fut un élève exceptionnel, parfois frondeur mais méthodique et discipliné. János Riesz démontre dans ces chapitres les plus captivant de son ouvrage que ce qui est appelé «Négritude» dans les années 30 du 20e siècle et que l’on retrouve dans nombreux conférences et essais de Senghor est le fruit qu’un processus qui tire sa source dans les contacts de Senghor avec les auteurs noirs américains. Il a lu des auteurs comme Dubois, des auteurs de la Jamaïque tels que Claude Mackay. Senghor se démarque toutefois des autres co-fondateurs de la négritude comme Léon Gontran Damas, aimé en ceci que sa critique contre le colonialisme, il est plus réticent. Senghor puise ensuite dans ses sources allemandes: sa lecture des travaux de l’ethnologue Leo Frobenius, de Goethe entre autres. L’attaque de l’Ethiopie, le 2 octobre 1945 par Mussolini attise sa furie et le pousse à donner une touche particulièrement engagée à sa poésie (cf. «A l’appel de la rêne de Saba» p. 182).
Du neuvième au quatorzième et dernier chapitre, János Riesz se concentre sur le Senghor homme politique, celui-là qui se distancie de la négritude comme philosophie tout en gardant l’utopie de la civilisation de l’universel. Senghor est présenté dans cette partie de l’ouvrage dans son rapport à l’Allemagne d’après guerre et particulièrement dans sa relation avec son traducteur Janheinz Jahn. Il est ensuite présenté dans ses contacts franco-africains et surtout par rapport à la francophonie comme institution à laquelle il a contribué à la création en 1970.
Nous avons affaire dans l’ensemble du livre à un ensemble de chapitres à la fois autonomes et liés: autonomes parce que chaque chapitre possède sa liste bibliographique et autres renvois complémentaires. On parlerait même d’une compilation d’articles ultérieurement publiés, mais l’auteur ne fait mention de cette affirmation nulle part dans son livre. Les différents articles forment un tout - malgré quelques répétitions ici et là - par ce qu’ils brossent l’histoire du Sénégal et même de l’Afrique occidentale française, dans une moindre mesure celle de l’Afrique équatoriale française, à partir de la biographie de Senghor, Poète, écrivain et homme d’Etat Sénégalais. L’ouvrage que présente János Riesz diffuse à un large public dans l’espace germanophone l’œuvre et la vie de Senghor, œuvre qui jusqu’à présent n’était réservée qu’à une poignée d’initiés maîtrisant la langue de Molière.
Le livre est d’un style simple. Le tableau chronologique permettant de suivre progressivement les grands moments de l’histoire du Sénégal de 1659 à la mort de Senghor, la bibliographie sélective de Senghor et les images d’archives utilisées à des fins d’illustration poussent le lecteur à conclure que l’ouvrage s’adresse aussi aux chercheurs. Il peut aussi être lu comme ouvrage de référence en langue allemande sur Senghor et l’Afrique francophone.
On doit cependant regretter l’absence d’une conclusion, d’une bibliographie générale à la fin de l’ouvrage. Il existe aussi de part et d’autre dans le livre des citations sans sources (p. 22, 95, 130), des affirmations sans sources (p. 72). Ces petites insuffisances ne réduisent en rien la qualité de l’ouvrage de János Riesz qui se démarque par sa la démarche historisante. Senghor se lie diachroniquement et synchroniquement comme un homme qui a bénéficié de plusieurs apports, apports que lui-même a souvent gommés par simples calculs politiques.
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